Des lampions sous la terre.

Sujet: Ain (01)
Date : 22 Juillet 2005


Une fois n'est pas coutume, nous avons décidé de plonger cet été, période habituellement creuse pour note équipe. Profitant des bienfaits du calendrier, nous mettons à profit le pont du 14 juillet pour reprendre les plongées dans la grotte de Corveissiat.



Lassés des échecs passés, nous avions délaissé cette résurgence mais l'envie de trouver la suite et de reprendre la ballade nous a motivés pour retourner dans ce réseau. L'extrémité du fil flotte dans le dixième siphon, à 750 mètres de l'entrée et nous ne sommes pas parvenus à ce jour à trouver la suite. Piètres explorateurs qui buttent dans la roche, qui se perdent dans la galerie et dans un brouillard à couper au couteau. Alors c'est décidé, cette année, le 14 juillet sera sous terre !

L'équipe se retrouve au camping de Thoirette, sur les bords de l'Ain. La première nuit sera agitée car les tentes sont plantées juste à côté de la "fête". Pour ma part, je ne regrette pas d'être venu une journée plus tard et d'éviter ainsi une nuit trépidante. Seul Sébastien s'enfonce dans un sommeil profond, pas du tout dérangé par le tintamarre.



Le jeudi, nous effectuons une petite plongée pour déposer des blocs dans la cavité. Cela permet aussi de remettre en état le fil d'Ariane, cassé en plusieurs endroits. Les siphons sont assez sale et une couche d'argile recouvre le sol. En effet le courant est très faible et le niveau d'eau est très bas, presque un mètre de moins qu'en période "normale". L'étiage d'été et le peu de pluie et la sécheresse se fond bien ressentir dans la galerie.



J'effectue la première partie de la plongée (S1 et S2) avec le Pilox 2, un petit recycleur CCR à injection manuelle. Ca fait bien tous ces termes techniques. En fait, vulgairement, il s'agit de tubes pvc, d'un sac de douche, d'un direct system de stab, d'une poubelle, le tout assemblé forme un recycleur.



Le test de cette nouvelle version, améliorée et ventrale du Pilox est concluante. La boucle est étanche, le confort respiratoire est correct, sans être exceptionnel, l'expiration reste un peu dure. Je passe 30 minutes dans l'eau, sans bruit et sans bulle à rabouter le fil. Au cours des quatre jours, d'autres "BM Boys" testerons la "bête" et goutterons aux plaisirs du gaz chaud.


La première " Pointe de deux pointeurs pointus sachant pointer" !

Le vendredi, bien décidé à ne pas nous laisser compter fleurette, nous partons motivés, motivés ! Hervé plonge un petit siphon à la sortie du S5. La galerie exondée qui conduit à ce siphon est gavé d'argile et le siphon en est presque autant rempli. La galerie est prometteuse, de type conduite forcée, lisse comme la main et remplie d'argile, épaisse et volatile ! Plongée dans la touille et arrêt sur rien.



Je me mets à l'eau seul et je pars pour mon voyage au centre de la terre. A la sortie du S5, je récupère les bouteilles laissées la veille et je dispose d'une réserve d'air conséquente qui je l'espère me permettra de prendre mon temps pour chercher et pour trouver la suite. Dans le S7, je parviens au niveau de la salle que j'avais découverte par hasard en cherchant à rabouter le fil cassé. Je me souviens de ma mésaventure à cet endroit même où j'avais par ma faute perdu le fil vers la sortie, cassé par les crues. Par chance, je tenais le bout conduisant vers la sortie du S7. A plusieurs moment, je m'arrête pour faire le ménage et pour enlever les lambeaux de fils, vestiges des incidents passés ou de l'effet des crues et pour tirer du fil dans les parties où il est arraché.



J'arrive enfin au S9, je vais bientôt savoir si "l'aventure" continue ? La visibilité est assez bonne, pas merveilleuse, juste cinq mètres environ, mais bien meilleur que d'habitude. Cela permet de mieux appréhender la galerie et d'apercevoir les parois. J'arrive au bout du fil, je sors le dévidoir, je suis l'axe principal de la cavité, je remonte le long de la roche, lentement, je regarde partout. La paroi s'incline et soudain une fente noire, rectangulaire et horizontale s'ouvre dans la "muraille" ? Pas de courant, comme partout, mais le passage est ouvert, je rentre dedans, je remonte encore et encore et à nouveau dans le volume, une sorte d'ouverture dans le "mur", je continue, j'en profite, c'est si facile aujourd'hui…! Je remonte, je lève la tête, je me rapproche de la surface, je m'arrête. Elle frémit, l'eau est ridée, non pas par mes bulles, mais le courant, l'actif est là haut. Je sors dans une nouvelle salle, le siphon est franchi et je suis encore dans le réseau actif. Je crie dans mon détendeur, quelle joie. Je barbotte dans une sorte de lac, face à une espèce de marche, le niveau d'eau est très bas. Seul un passage, surbaissé, permet à l'eau de s'écouler. Je fixe le fil et je me soulève pour découvrir la vaste galerie qui continue, pour apercevoir la voûte et l'eau qui se rencontre à nouveau. Le départ du S 11 est là, juste devant moi.
Comme si souvent je suis malade, une fois de plus. A partir de maintenant et jusqu'au retour je vais être secoué par des troubles gastriques et par des vomissements violents. Reflux gastriques….!



Une galerie exondée part sur la gauche de la salle, je m'y engage un peu, mais il faut décapeler, je n'ai pas le courage. Pas plus le courage de franchir la marche et de m'engager plus loin dans le siphon. Je commence la topo, mais j'abandonne, secoué que je suis par mes spasmes violents. Le retour est des plus pénible, même si la joie d'avoir enfin trouvé la continuité de ce réseau atténue un peu mon "calvaire"…. Je ressors lessivé, pas tant par la plongée que par mes crises de vomissements qui me plient en deux.
(J'ai l'impression de cracher mes tripes. Pas besoin de faire du yoga, quand ça vous arrive sous l'eau ça vaut tous les enseignements de contrôle de soi. Je m'arrête, je ferme les yeux, je tiens le détendeurs, je l'enlève, je me vide, je le remets. Plusieurs fois. Je vide le masque. J'attends, immobile, la crise passe. Je repars… Et dire que je devrais faire ça par plaisir…)

Après une bonne nuit sous la tente, dans un camping qui a retrouvé le calme, le bal est fini, je décide d'y retourner. Le jour se lève et l'envie impérieuse de prolonger l'exploration me tiraille. J'ai laissé les relais dans la grotte, ils sont encore suffisamment gonflé pour servir une seconde fois. Alors autant battre le fer quand il est encore chaud. C'est décidé, nous y retournons avec Hervé, car il y a un air de trop peu, un goût de pas assez et l'envie est trop forte. Nous avions prévu de la prospection, mais là, impossible de refuser à la tentation d'aller plus loin, ce serait trop bête d'en rester là.



La seconde " Pointe de deux pointeurs pointus sachant pointer" !



Nous partons à deux, Hervé et moi. Chacun équipé de nos blocs en latéral et de nos relais nous plongeons pour rejoindre le terminus de la veille. Pour ce genre d'exploration, la progression à deux, présente un certain nombre d'avantages indéniables. Au niveau de la sécurité tout d'abord, en cas de problème en post siphon, une chute par exemple, l'autre peut intervenir immédiatement. Mais cela permet aussi de réduire les efforts notamment pour le passage du monticule entre le S2 et le S3, où il est plus facile de faire passer les relais à deux. Enfin, cela permet aussi et surtout de partager le privilège et la joie de découvrir une galerie vierge.

La progression est rapide et nous franchissons les siphons les uns après les autres. Les blocs relais sont abandonnés au fur et à mesure et nous entamons la descente dans le S10 pour bientôt ressortir dans la nouvelle et dernière salle. Je dépose mon dernier relais, j'enlève mes palmes et je prends pieds sur le "balcon" qui rend presque suspendu le prochain siphon, le S11. J'amarre le fil et nous repartons vers l'inconnu. Au bout de trente mètres, le plafond et l'eau se rejoigne complètement et la plongée recommence. Le sol est creusé à de nombreux endroits par des marmites de géants. La galerie est spacieuse, trois mètres de haut par quatre ou cinq de large et peu profonde. Nous évoluons dans trois mètres d'eau. Je déroule le fil et Hervé l'accroche, nous profitons pleinement de ce moment. Nous en rêvions depuis si longtemps de la suite de Corveissiat. Nous sommes gâtés car la galerie est vraiment superbe, la visibilité est assez bonne et les conditions de plongée sont presque faciles. Très vite le premier dévidoir est vide, je sors le second. Et dire que j'en laissé un à l'entrée de la grotte en me disant que j'étais un peu prétentieux d'en emporter trois. Voilà que nous n'aurions pas assez de fil ! Quelle misère. Et en effet, le second dévidoir se vide vite, trop vite. Je fixe le fil sur une gros rocher, bien dans l'axe central de la galerie qui continue, aussi large, aussi haute…! Je regarde mes manos, ahhhhhhhhhhhh, je pourrais encore continuer…..! Je me maudits de ne pas avoir pris l'autre dévidoir…..!



Bon, je sors le compas et la plaquette topo et comme aujourd'hui, je suis en pleine forme et que par je ne sais quel miracle, mes intestins me fichent la paix, je peux faire mes devoirs consciencieusement. La galerie est presque rectiligne, sans grande particularité. Je découvre néanmoins une petite cloche presque au-dessus du nouveau terminus. Un filet d'eau s'écoule par une toute petite ouverture, comme s'il s'agissait d'une fontaine. Je noirci les cases de ma planche et je ressorts dans la salle du balcon

Hervé est parti dans le galerie exondée perpendiculaire au siphon. Je me déséquipe et je le rejoins pressé de découvrir la suite de ce chemin. Il s'agit d'une faille, une fracture inclinée. Nous pataugeons dans un mélange d'eau et d'argile épaisse. Quel plaisir puéril de se vautrer dans la boue ! Nous observons du courant, nous sommes aussi dans un actif ! Il y a du réseau là dedans ! Nous sommes obligés à plusieurs reprises de ramper et au bout d'une centaine de mètres nous tombons sur un siphon, petit mais prometteur….! L'eau est limpide, on aperçoit le départ, pas aussi grand que l'autre galerie mais pas étroit. On aperçoit plus rien, car balourds comme nous sommes, nous avons soulevé des nuages d'argile. Nous retournons au départ du siphon principal et nous commençons à remettre nos blocs. Avec la patouille que nous venons de faire dans la galerie annexe, la visibilité risque d'être plus que limite au retour. Va falloir être prudent avec le fil. Je vérifie bien que j'ai tout surtout la plaquette topo, je ne veux pas la perdre celle là ! Et hop, c'est reparti.



Et en effet, la visibilité est tombée à zéro. Rien de rien, juste la halo affaibli de mes lampes. Je descends doucement, car je ne connais pas bien cette partie toute "neuve" de la galerie. Je fais attention aux oreilles qui à l'aller ont été un peu capricieuses et surtout je m'écarte religieusement du fil. Pas du tout envie de m'emberlificoter dedans, surtout que j'ai déjà donné ici…! Arrivé en bas de la partie remontante qui débouche dans la galerie, je sors du nuage et à nouveau, la visibilité redevient correcte. J'avance vers la sortie. Je m'arrête et je regarde si Hervé suit. Personne, obscurité complète. J'attends. Je reste presque cinq minutes, immobile, au milieu de la galerie, en face du fil et d'une arrête rocheuse. Cinq minute de lévitation dans l'obscurité presque totale, dans le silence. Cinq minute de bonheur. Le faible lueur vacille au loin, le voilà. Il en a mis du temps le bougre. J'attends le contact pour repartir. Tout va bien, c'est bon, nous pouvons y aller. Nous ressortons du siphon et Hervé m'explique la cause de son retard. Cette fois ce n'est pas moi. Il s'est pris dans le fil, à deux endroits. Alors dans l'urgence et dans la touille complète, il a dégainé le sécateur et à tranché net. Il y aura un peu de "couture" à faire la prochaine fois pour attacher les deux bouts ensemble…!



Nous enchaînons les siphons dans le sens du retour et nous retrouvons avec plaisir Sébastien à la sortie du S7. Il mitraille et il nous fait de belles photos. L'équipée se remet en route pour la sortie. Le franchissement du monticule entre le S3 et le S2 et le passage de toutes les bouteilles devient une formalité à trois. D'autant plus que Yves sort de l'eau pour récupérer un relais et pour l'emporter. Il y a des plongeurs partout…! Nous ressortons enfin, heureux, tellement heureux de la réussite de cette exploration. Après plusieurs aller et retour dans la rivière souterraine, nous ramenons toutes les bouteilles à la lumière du jour.

Le plaisir procurée par cette plongée et par la découverte de la suite du réseau estompe un peu les scrupules que j'avais eu à abandonner femme et enfants pour ce week-end prolongé. Car notre fête a été réussie et les lampions ont brillé et virevolté sous terre. Pas de feu d'artifice mais un joli petit bal au fond du siphon à presque un kilomètre de l'entrée. Une jolie petite ballade…! Et comme si souvent, nous reviendrons…!




Bulles Maniacs Team :

Pointeurs fous :
Hervé Cordier et Pierre Eric Deseigne.

Plongeurs fous :
Michel Dessenne, Sébastien Lissarargue, Yves Roy, Frédéric Bossard.



Mentions spéciales :

Remerciements au club de plongée Latonniccia et à son président, Philippe Rozen, pour le prêt du compresseur qui nous a permis de remplir nos petites et grosses bouteilles.

Nous remercions aussi la Mairie de Corveissiat et Monsieur Ballet de nous faciliter l'accès à la galerie.

Et enfin remerciements aux Cordistes Parisiens pour leur soutien inflexible et pour leur aide matérielle.


Précisions géo hydro morpho logiques :

Les siphons sont répartis comme suit :
S1 - 30m / -6
S2 - 35m / -6
S3 - 25m / -5
S4 - 20m / -5
S5 - 80m / -11
S6 - 2m / - 1
S7 - 70m / - 6
S8 - 20m / - 2
S9 - 40m / -2
S10 - 150m / -26
S11 - 100m / - 3

Avant cette exploration, nous comptions un seul siphon pour le S8, mais en fait, il est compose de deux siphons bien distincts.



Nous avons arrêté notre progression à environ 920 mètres de l'entrée, soit 170 m de plus que le précédent terminus.
L'ensemble du réseau doit se développer sur 1300 mètres environ, dont 570 mètres noyés.



© BullesManiacs 2002