A chacun ses traditions. Chez nous ( Bulles Maniacs), pas de bal des pompiers, pas de flonflons, pas de feu d’artifices. Le 14 juillet, la fête nationale se passe depuis quelques années, sous terre, non pas pour fuir l’agitation populaire, ni pour s’isoler du reste du monde, quoique, qui sait ?
Donc, nos pétards, nous les mouillons dans les eaux fraîches de la résurgence de Corveissiat. Déjà l’année dernière, nous avions, exactement à la même époque, continué l’exploration de cette surprenante cavité.
Cette année, l’équipe, décimée par les congés payés, par les obligations bassement matérielles, s’est retrouvée au camping municipal de Thoirette, haut lieu du camping populaire, des congés payés simples et pas chers.
Le « camp » avait un air de colonie de vacances, car Yoann (4ans), Ugo ( 10 ans ) et Pauline (13 ans) accompagnaient leurs parents. Et puis comme ça, en plus de s’éclater dans la rivière souterraine en apprentis spéléos, ils participent au portage et soulage d’autant les dos endoloris de leurs papas…. !
Pour en finir avec l’équipe, il y avait Frédéric Bossard, plongeur belge, vacancier itinérant au grès des siphons français. Bernard Soulas et Sébastien Lissarargue.
Sous une chaleur suffocante et humide, nous effectuons deux plongées pour déposer quatre 20 litres pour la pointe dominicale. Plongées qui permettent de se remettre en jambes, de mettre au point le matériel et de vérifier l’état du fil. Car cette année encore, les crues hivernales ont haché certaines sections de la galerie.
Ces deux plongées, m’ont permis de constater que ma combinaison fuit à nouveau et que je ressors mouillé des pieds à la tête. Ce qui est fâcheux pour une étanche. Lors de la seconde plongée, je mets une néoprène humide sous la toile. Ca permet de limiter la sensation de froid, mais impossible de rester longtemps sous terre dans ces conditions. Heureusement Sébastien me prêtera la sienne et me permettra ainsi d’effectuer la « pointe » dans un confort absolu.
Le dimanche, impatient et toujours un peu fébrile, je termine les préparatifs de tout le matériel. Je peaufine notamment mon « sac à main » en y mettant : une couverture de survie, deux chaufferettes, un tube de lait concentré, un tube de purée de marron, un masque de secours, un « multitool » en inox. Bref de quoi me requinquer sous terre, d’attendre avec un peu plus de « confort » en cas de pépin et éventuellement de bricoler un peu au cas ou… !
J’abandonne mes « lardons » à la garde bienveillante et attentionnée de mes camarades et je file à la grotte. Je rentre sous terre à 13 h et je quitte « l’embarcadère » à 13 h 30 après avoir transporté une partie du matériel au départ du S1. Je plonge avec deux 7 litres montés en latéral pour franchir les 7 premiers siphons et les deux étroitutres de cette première partie du réseau. Si « léger » j’avance vite et j’arrive 30 minutes plus tard à la sortie du S7 où je retrouve mes quatre 20 litres. Je laisse les 7 litres et l’équipement en latéral pour repasser en dorsal avec les grosses bonbonnes. Après encore 30 minutes de manipulations me voici prêt pour la grande promenade.
Je pars dans la grande galerie, le réseau est divisée plusieurs parties de physionomies différentes. La rivière souterraine butte sur un mur et sur un éboulis gigantesque à la sortie du S8. Le long « tunnel » presque rectiligne se transforme en petites galeries tortueuses et compliquées. Ces petites conduites forcées semblent être le seul passage pour évoquer les quantités d’eau de la rivière. C’est un peu comme s’il fallait vider la baignoire par une paille. D’ailleurs les salles exondées témoignent de ces remplissages, car les traces de mise en charge sont significatives et « hautes » dans les galeries.
Les siphons se succèdent, progression presque monotone. La visibilité est plus que moyenne, l’eau est très laiteuse et le faisceau du phare se perd rapidement dans la pénombre. Mais même si c’est moins bien que l’année dernière, cela reste acceptable et bien mieux qu’à l’automne. Il doit y avoir trois à quatre mètres de visibilité, il faudra faire avec. J’arrive au départ du S11, le siphon « profond » du réseau, que 26 mètres, mais assez court. Je le franchis en 10 minutes.
J’abandonne mon premier relais, à la sortie du siphon. La sortie de l’eau à cet endroit est assez délicate. Je n’ai pas vraiment peur de me faire mal, mais pas question non plus de rater son coup. La rivière déborde et à cet endroit, c’est un grand mur qui s’enfonce dans l’eau. Peu de prises pour mettre les palmes. Je pose les deux relais et je grimpe péniblement sur le « balcon ».
Une fois rétabli, je récupère mon second relais et c’est parti pour le gros morceau, le S12, long de 500 mètres. La profondeur ne dépasse pas 9 mètres, ça permet de moins consommer et c’est tant mieux. C’est la seconde fois que je passe par-là. Je découvre encore la galerie. L’année dernière, jour pour jour, nous avancions pour la première fois avec Hervé dans cette galerie.
Quel plaisir de s’enfoncer dans l’épaisseur de la terre, dans la nuit et dans l’eau. Je sors le siphon et j’arrive dans le lac terminal. Je suis seul dans cette poche d’air connue de nous seul. Mes lumières s’agitent et créent un drôle de spectacle, d’ombres fuyantes, d’obscurité mal éclairée, à peine dévoilée. L’eau s’agite à mon passage, elle va claquer sur la roche. Le bruit raisonne, presque avec violence dans le silence immense de cette salle souterraine.
J’avance et je me dirige vers la suite du réseau. L’avenir est devant moi, sous la surface, là juste en dessous. Dans quelques instants, le bipède lobotomisé par son écran et par sa souris va disparaître. Dans quelques instants, l’anonyme banlieusard va se transformer en explorateur. La belle aventure dominicale ! « Modeste mais géniale » comme dit Mermet. Ma petite aventure, le coup de pied au quotidien propret, monotone, parfois ennuyeux. Explorer, assouvir son insatiable curiosité, réaliser ses rêves et soi même un peu. Explorateur du monde souterrain, découvreur des profondeurs, petites aventures mini métriques à l’échelle de l’univers. Mais ces quelques centimètres arrachés à notre inconnu suffisent à nous combler de joie et de bonheur. Exploration ou explorateur, les mots pourraient monter à la tête. Titre pompeux que seul mes enfants font briller au panthéon des héros légendaires. Pas de quoi se prendre pour Messner ou Hasenmayer. Aucune importance, personne n’est là pour se comparer, pour se hisser dans la légende. Seul le plaisir immense de se glisser dans l’univers, au plus profond de la terre importe.
J’accroche le fil à une petite protubérance rocheuse, presque une verrue, au plafond. Ca devrait tenir. Je remets le masque, je place le détendeur dans la bouche et je me laisse glisser dans l’eau . Elle m’enveloppe, elle me recouvre, elle m’absorbe. J’avance vers l’ombre noire, vers l’inconnu, vers le bonheur. Le dévidoir tourne, le fil me relie à la surface, à la sortie, à la vie là haut. Mes enfants doivent jouer dehors, se baigner dans la rivière. Et moi, égoïste, je profite seul de ce privilège inouïe. La visibilité reste très modeste et je me dirige au compas. Toujours cap au Nord ou parfois un timide Nord Est. La galerie s’enfonce lentement et elle change d’aspect. Plus rien à voir avec le précédent siphon. Plus sinueuse, plus découpée, plus vallonnée. J’avance presque à tâtons, difficile d’appréhender les volumes dans ces conditions. J’estime, je devine pus qu’autre chose. Parfois absorbé par mon cap, je butte dans la roche. La galerie s’infléchie un peu.
Je regarde le profondimètre, je suis maintenant à 21 mètres de profondeur. J’ai abandonné mon second relais dans la zone des 10 mètres. Le courant est imperceptible, c’est toujours la même histoire dans ces grands volumes. Impossible de les plonger en « eaux » et lorsqu’ils sont plongeables, pas un pet de jus pour vous aider à percevoir le sens de l’écoulement. J’avance bien au centre de la galerie, j’en profite pleinement. C’est beau, c’est génial, quel chance ! Le temps passe si vite, trop vite. Je jette un œil au dévidoir, il se vide et j’arrive bientôt à la fin. J’arrive dans une salle noyée, je butte contre un mur, je remonte le long d’une paroi d’argile. Encore une fois la galerie change de physionomie. Est ce un nouveau siphon, ou juste une anecdote dans la galerie ? Je remonte vers le plafond, j’avance encore un peu et là ça y est plus de fil. J’ai prévu large et j’ai un second dévidoir avec 300 mètres de fil. Je raccorde les deux fils en prenant bien garde de ne pas rater la manipulation. Je reprends la progression mais hélas pour peu de temps, je regarde mes manomètres, je suis déjà dans le rouge. Il est grand temps de faire demi-tour. Dommage, mais bon je ne vais pas me plaindre, je viens de faire une belle première. Je fixe le fil sur un béquet au plafond. Je regarde au tour de moi et je ne vois pas de suite évidente. Elle doit être quelque part par-là, pas loin, juste sous mon nez, sans doute. Ca sera pour la prochaine fois. Arrêt à 1500 mètres de l’entrée et à moins 17 mètres de profondeur. Le treizième siphon n’est pas sorti.
Je troque le dévidoir contre la plaquette topo. Je relève les points filaires et je me dépêche de rentrer, je suis à la limite du retard sur l’heure de rendez vous. Bon, nous avons gardé une marge de 2 heures avant de tirer la sonnette d’alarme, mais autant éviter de déraper. Il reste pas mal de chemin à faire avant de regagner la sortie.
Les siphons s’enchaînent et les 500 mètres du S12 me paraissent moins long qu’à l’aller. Je fais une pose à la sortie du S 11, « sur le balcon ». J’en profite pour vidanger la bête et pour casser la croûte. Un peu de crème de marron pour fêter ça… ! C’est drôle d’être assis là, tout seul sur une plage de gravier, les pieds dans l’eau, à manger et à rêvasser. Je repense à la galerie découverte, à ce privilège d’être sous terre. Isolé dans cette salle, fermée par deux miroir d’eau, certains pourrait y voir une prison, un lieu effroyable et terrifiant. J’y vois plus un refuge, un havre de paix et de bien être, un petit coin sympa pour passer une trop chaude journée d’été. Je me rééquipe, je récupère les relais et c’est reparti pour la sortie après cette courte pose.
Je retrouve mes 7 litres, je défais le bi dorsal, je range les sangles. Je commence à avoir froid à ne pas bouger, immergé jusqu’au torse dans l’eau. Je suis prêt et je repars avec deux 20 litres, maintenant inutiles. Plus que 7 siphons pour retrouver les enfants et les copains et pour partager la joie de cette découverte. Je suis à la limite du retard et je fonce afin de ne pas dépasser la limite fixée. Je franchis le monticule entre le S3 et le S2 à l’arrache, en tirant les deux « monstres » de 20 litres. Je replonge encore et quelques minutes plus tard je sors du S1. Il ne me reste plus qu’à franchir la soixantaine de mètres de la rivière pour retrouver Sébastien qui m’attend patiemment. J’ai deux minutes d’avance sur l’heure fixée. Quelle précision !
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