Nous voici de retour dans les magnifiques gorges de la Valsorine, dans l’Ain. La neige recouvre la région et c’est dans un décors grandiose et encaissé que nous allons tenter de prolonger l’exploration de la grotte de Sous Balme.
Cette cavité se situe à quelques kilomètres de Chézery Forenz, à flan de montagne à mi-hauteur de la route et du lit de la rivière dans une vallée encaissée. L’accès n’en est pas aisé, surtout avec une épaisseur de neige de plus d’un mètre qui recouvre les pentes abruptes des gorges. Il faut compter une heure environ pour effectuer l’aller et retour entre la voiture laissée sur la route et la grotte. Heureusement nous allons nous équiper de raquettes, ce qui nous évitera de nous enfoncer jusqu’à la hanche à chaque pas.
Cette résurgence « temporaire » ne fonctionne que quand ça lui chante. À l’étiage, il faut s’enfoncer à quarante mètres de profondeur sous terre, environ pour atteindre le siphon. Mais à la moindre goutte de pluie, elle se remplie très vite et l’eau déborde alors. Elle sort du porche d’entrée à 735 mètres d’altitude et elle se précipite en bas de la falaise pour rejoindre ensuite la Valsorine.
Les premiers traces écrites au sujet de cette grotte datent de 1900. Ensuite le SSS commence l’exploration en 1968. Les premières plongées remonteraient à 1977. Le GGK, une secte étrange, le Glou Glou Klan, composée de Jean Vigny, André et Marie Rose Pahud, Jean Luc Mas explore le siphon jusqu’à moins 52 mètres. En 1985, Philippe Bigeard l’aurait plongé jusqu’à –55/-60, à l’air et en humide. À son habitude, il serait ressorti en rembobinant son fil. Ensuite Olivier Rodel, un Suisse, a plongé le siphon, jusqu’à moins soixante-dix mètres, à l’air aussi.
Il reste une certaine incertitude quant au niveau de départ des plongées réalisées par le passé. Car le niveau de cette résurgence, hyper sensible, peut varier de plus de dix mètres en une nuit… Alors forcément, avec ça, les profondeurs ne sont pas les mêmes selon le niveau de départ…
Nous guettons depuis plusieurs semaines la bonne fenêtre météo, le fameux étiage d’hiver. Et enfin, le voilà. Hélas, une partie des membres de notre équipe ne peut se libérer pour l’occasion. Le report décalé de la sortie pour causes d’intempéries en est la cause. Malgré tout, nous partons tout de même, à trois. Peu nombreux mais super motivé….
Quatre jours ne seront pas de trop pour explorer le siphon. Nous passons une partie du premier sur la route, coincé dans les bouchons des vacances d’hiver. Nous parviendrons tout de même à effectuer un premier voyage et à vérifier que la grotte est plongeable. Et à notre grande joie, elle l’est. Le niveau est extrêmement bas, tant mieux, la plongée n’en sera que moins profonde….
Le deuxième jour est consacré au portage. Quatorze bouteilles et dix kits à acheminer au bord de l’eau. Après un bref calcul, cela revient à sept voyages, soit à environ huit heures et des tonnes de fatigues. Nous préférons alors nous servir de la gravité et acheminer tout le matériel par les airs. Nous installons des cordes et en plusieurs étapes, nous descendons les charges à l’entrée de la grotte. Nous gagnons beaucoup de temps et nous épargnons nos petits corps d’une fatigue prématurée. Enfin, nous nous enfonçons sous terre et nous parvenons assez vite à l’eau, au bout des soixante mètres de développement de la galerie. Il est tard et la nuit commence à tomber. Malgré le « coup de pompe », je décide de plonger pour équiper la galerie d’une corde, jusqu’à – 40 mètres. Elle permettra de fixer les bouteilles où l’on veut et de sécuriser la progression. À la sortie, j’en profite pour déposer deux blocs d’oxygène à – 6 mètres. Nous ressortons à la nuit. Il nous faut remonter aux voitures à travers la forêt. Et c’est beau un spéléo avec son acéto dans les bois enneigés en pleine nuit.
Le troisième jour, nous redescendons léger à la grotte. Serge et Michel plongent pour déposer des blocs de déco et de sécurité à moins dix-sept mètres et à moins trente. Tout est prêt pour la « grande » plongée. Je visse mes détendeurs sur les robinets. Un « Jet » se met en débit continu, il ne veut rien entendre. C’est dommage, il sort juste de révision… On ne peut pas dire que c’est par négligence et mauvais entretien du matériel… Bon, on en met un autre…
Je m’équipe lentement. La mise à l’eau n’est pas très confortable, la voûte est basse et il faut endosser tout le bastringue à moitié allongé dans l’eau. La température de celle-ci est de six degrés. Les doigts « hurlent » déjà leur désapprobation.
Je pars avec un bi vingt litres de Trimix, un quatre litre air pour gonfler le vêtement. J’emmène deux relais, un dix litres de Nitrox pour la première partie et un douze litres de Trimix pour atteindre la partie profonde de la grotte. Le terminus est sensé se situer à moins soixante-dix mètres, avec une galerie qui continue à descendre. Je me donne comme limite de profondeur quatre vingt-dix mètres et comme limite temps dix minutes fond.
La première partie du siphon est une faille qui traverse deux salles un peu plus vastes. Dans la première salle, une galerie avale part sur la droite. La progression dans la faille est lente, à six mètres un rocher obstrue le passage, il faut se faufiler au-dessus. Ce n’est pas large, à peine plus, voir moins que celle des épaules et encore pas celles d’un déménageur « marseillais »…
Plus loin, une galerie presque verticale remonte sur la droite. Elle est déjà équipée d’une corde par les précédents explorateurs. La seconde salle s’ouvre entre moins quinze et moins dix-huit mètres.
Ensuite, je retrouve la faille et je m’enfonce doucement dans le réseau. Très vite la galerie « plonge » et je descends lentement entre ses parois si rapprochées. À moins trente mètres environ, la galerie change de direction et elle conduit à une sorte de puits. Je retrouve l’ancien fil, la couche d’argile qui le recouvre témoigne du temps qui passe. Je pose mon relais de nitrox et je passe sur le trimix. La corde posée hier se termine et je débloque le dévidoir préparé la veille. Je m’enfonce dans les profondeurs de la montagne. La galerie verticale s’élargit lentement. La roche est travaillée, c’est beau, je profite de ce spectacle magnifique.
À cinquante-quatre mètres, je dépose mon relais sur un balcon rocheux. La visibilité se dégrade copieusement, comme si souvent, les bulles décrochent les particules. Aucun courant ne nettoiera le siphon, je me dépêche de descendre, à fin de devancer le brouillard. Je touche un fond à moins soixante mètres. Le fil a disparu, emporté par les crues sans doute. Je cherche la suite. Je garde les idées claires grâce à l’hélium. Je savoure le confort procuré par ce gaz « magique ». Je repense à quelques plongées à l’air, réalisées il y a « longtemps », dans cette zone de profondeur. Je me souviens aussi des narcoses carabinées. Quel confort, quelle tranquillité de se savoir à l’abri des délires psychédéliques des esprits des profondeurs… !
La touille n’est pas encore tombée. Je discerne deux galeries. Comme dans les bons films à suspense, je peux partir à droite ou à gauche. Je choisis la gauche, l’accès est plus large. Mais très vite, la galerie devient laminant. Elle est colmatée par un lit de galets agglomérés entre eux par l’argile. Le passage libre se réduit de plus en plus. Je ne passerais pas par ici, les vingt centimètres restants me condamnent au demi-tour. Je retrouve les nuages habituels. Je retourne dans le bas du puits et je tente la galerie de droite. Mais le passage n’est pas large. Deux rochers encombrent de part et d’autre l’accès. Je regarde par tout, mais je ne vois pas d’autre chemin. Je tente par tous les moyens d’entrer dans cette fichue galerie. Rien à faire, ça coince. Je me retourne et j’essaie les pieds en avant. Mais rien à faire, je suis trop « gros ». Je recommence une inspection des environs, mais je ne vois pas d’autres chemins. Je reviens à cette galerie de droite. Cette fois, je disparais dans le nuage d’argile. Mais avec les plongées à Cul Froid, ça fait bien longtemps que le manque de visibilité ne me dérange plus, quelle que soit la profondeur.
Mais ce rétrécissement me met en pétard. Non de non, c’est trop bête ! La suite est là, je la touche avec mes mains, je la vois, je la sens mais, comment faire passer un camion dans un passage piéton… ? Après maintes tentatives, je renonce la mort dans l’âme. Le précédent plongeur, s’il est passé par ici, devait être « couillus ». Car des petits blocs ou un décapelage, je ne vois pas d’autres solutions. Et décapeler en « aveugle » à moins soixante mètres ne me tente pas du tout. Petit joueur !
Je remonte dans la touille complète, furieux de rebrousser chemin si tôt. Mais à l’inverse de mon prédécesseur qui est descendu à moins soixante-dix à l’air, je ne peux envisager de plonger si « bas » sans utiliser des mélanges ternaires ou encore moins avec des bouteilles de plus faibles capacités.
Je réalise des relevés topographiques, mais la motivation n’y est pas. Je récupère mon premier relais. Je remonte lentement, avec des poses régulières. Je retrouve enfin les bouteilles de sécurité et de décompression. Je commence mes paliers. J’ouvre le robinet, je mets le Cyclon en bouche, mais l’air ne vient pas, ou si peu et l-mélangé avec de l’eau. Et soudain, ça y est c’est le débit continu. Pourtant je n’ai pas tiré dessus comme une brute. Je les ai tous vérifiés de nombreuses fois… ! Ce n’est pas grave. Je referme le bloc et je passe sur la bouteille de sécurité. Le détendeur fonctionne, les trois premières inspirations. Ensuite et sans prévenir, il m’explose à la « gueule ». J’ai l’impression de me prendre un directe du gauche en pleine face. Étrange et nouveau, du moins en plongée. Et à nouveau, le détendeur se met à fuser comme un fou. Tout va bien ! Je repasse sur mon relais Nitrox. Je ne suis pas inquiet, j’ai largement de quoi tenir. Mais j’espère que la série noire va s’arrêter là. Je laisse les détendeurs se calmer et après quelques minutes je refais une nouvelle tentative. Le bloc de déco ne veut rien entendre. Pour le relais, il s’est enfin calmé. Le détendeur daigne enfin me donner mon gaz… Tout rentre dans l’ordre.
Bon, je rentre à la « maison ». Je récupère au fur et à mesure mes bouteilles. Je laisse une première grappe pour les copains, car avec tout ça je ne pourrais pas passer. Je me cale à six mètres et je commence mes paliers. Serge vient me rendre visite et je lui annonce les piètres résultats de cette plongée. L’avantage au moins c’est que je ne passerais pas trois « plombes » à grelotter de froid dans cette eau réfrigérante. Serge est de retour, il passe en dessous de moi et ses bulles m’enveloppent de toute part. Je me croirais presque dans un jacuzzi, la chaleur en moins…
Les paliers sont finis et j’attrape deux blocs, pour les emporter. Une bouteille m’échappe et elle file vers le fond, quelques mètres plus bas. Je redescends pour la ramasser, mais je ne la trouve pas. Dépité par ce nouveau coup du sort, je laisse le travail de recherche pour Michel.
Je me démène dans cette galerie étroite pour sortir avec mes cinq bouteilles. Soudain, une déflagration de bulles raisonne dans le siphon. Je respire sur mon relais, pas de problème. Le flot vient de derrière, un premier étage en débit continu ? Je regarde mes manomètres, mon bloc gauche est à zéro ? Je laisse le gaz s’échapper sans en connaître la raison. Sans aucune inquiétude, je franchis les dix mètres qui me séparent de la sortie.
J’émerge enfin de cette fin de plongée quelque peu rocambolesque. Le vacarme de l’air s’interrompt après la fermeture de la bouteille. Après diagnostique, un tuyau de manomètre est cassé net juste au-dessus du filetage. Malgré la protection de robinetterie, le sertissage a cédé. J’ai dû forcer un peu en passant… ! Depuis le temps qu’on me dit que je suis une brute…Je ne voulais pas le croire, mais tout compte fait cela doit être vrai.
Toutes les bouteilles sont sorties de l’eau. Nous rangeons le matériel, nous reviendrons demain pour tout remonter. Encore une fois nous ressortons à la nuit. Pour ne pas rentrer les mains vides, nous emportons quelques kits, ce sera toujours ça de moins à remonter.
Quatrième et dernier jour. La fête est terminée, maintenant, nous devons ranger la salle de bal, passer le balais et laisser la place net. À quand les équipement de plongée jetables, les 20 litres biodégradables ? Les calculs sont vite fait, pas de portage titanesque. Nous allons jouer de la poulie et de la tyrolienne. Je ne suis pas absolument persuadé du gain de temps.
Mais je dois l’avouer cette solution est la bonne. Cela va tout de même nous prendre la journée pour sortir toutes les charges de la grotte, les ramener au grand jour. Ensuite nous les remontons en trois étapes. La première de la grotte, jusqu’à un replat à mi-hauteur de pente, la seconde du replat au contrebas de la route. Nous nous transformons en mules. Nous fixons la corde à nos bloqueurs et nous marchons, tête baissée, pour amener ces charges à nous. Sur le papier, c’est simple. Mais il y a toujours un trou, une branche, un bidule qui coince. Alors nous avons beau tirer et rien ne se passe. Alors il faut débloquer, redescendre un peu et recommencer. Et enfin, nous fixons des grappes de bouteilles à une corde, une poulie intermédiaire et une voiture à l’autre bout. Le tour est joué, par magie, ça remonte tout seul.
Encore une fois nous terminons à la nuit. Nous chargeons les voitures et après un court passage au gîte pour récupérer le reste du matériel. Il est 21 heures, nous reprenons la route. Le retour vers nos foyers sera long. La fatigue accumulée se ressent et nous nous relayons toutes les heures à fin de reposer la « bête ». Nous voici enfin chez nous, il est 2 h du matin….
J’avais espéré une plongée plus profonde, un résultat plus conséquent, mais peu importe. La galerie a dicté ses règles. Il reste à réfléchir sur une éventuelle solution pour franchir ce rétrécissement. Il reste encore plusieurs parties à explorer, l’aval dans la première salle, la galerie B et certaines parties du puits terminal qui prêtent à confusion. Je ne l’ai pas encore dit aux copains, mais j’espère bien y revenir tout compte fait dans cette grotte…
Parfois assaillis par le doute, nous sommes parvenus à trois seulement à réaliser cette exploration. Comme le disent certains : « Il faut être zinzin… ! »
Pour finir, voici quelques données « techniques » pour pure information :
Plongeurs, porteurs zinzins : Serge Cesarano, Michel Dessenne, Pierre Eric Deseigne.
Configuration :
Bi dorsal 20 litres Trimix 15/50.
4 litres Air, fixé sur les bi-bouteilles pour gonfler la combinaison.
10 litres Nitrox 30. Relais n°1.
12 litres Trimix 21/30. Relais n°2.
10 litres Nitrox 40. Déco.
12 litres Nitrox 40. Sécurité.
10 litres Nitrox 65. Déco.
18 litres O2. Déco.
12 litres O2. Sécurité.
Décompression calculée sur Décoplanner.
Autres bouteilles:
Deux 20 litres Nitrox 30 pour les plongées d’équipements et de soutiens.
Deux 10 litres Air pour les plongées d’équipements et de soutiens.
Autres charges :
10 kits d’équipements.
150 mètres de cordes.
Remerciements habituels :
Le magasin Vieux Campeur, pour son matériel de spéléologie et de plongée.
La société Bigata, pour son matériel haute et moyenne pression.
Le magasin Denfert Photo, pour son excellent matériel photographique.
Le club Latoniccia, pour son aide matériel et l’usage de son compresseur.
La FFESSM, pour son aide matériel (compresseur, sur filtre, analyseurs, etc…)
Olivier Rodel pour ses informations. Philippe Bigeard, pour le tuyau.
Serge Cesarano et Michel Dessenne sans qui je serais encore devant la grotte avec mes tonnes de ferraille à m’interroger sur la meilleure solution pour tout rentrer dedans…
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