Qui a tiré la chasse d'eau ?
Exploration de la grotte de Sous Balme.

Sujet : Ain (01)
Date : 14 Février 2005


N'allez pas croire que l'équipe Bulles Maniacs se soit reconvertie dans la plomberie. Bien que notre activité puisse s'apparenter à celle ci, car tout compte fait, nous évoluons dans des tuyaux remplis d'eau. Malgré cette apparence trompeuse, je vous le confirme nous sommes encore des plongeurs souterrains.



Pour la troisième année consécutive, nous retournons dans les gorges de la Valserine pour plonger au fond de la grotte de Bramaboeuf dite de Sous Balme. Fier de notre succès de l'année dernière où nous avions atteint le point bas de – 81 mètres, nous sommes redescendus dans les gorges et au fond de la grotte pour tenter d'avancer un peu plus dans l'exploration de ce siphon.

Nous prenons la route le jeudi soir en espérant ainsi commencer de bonne heure le lendemain matin, car la quantité de matériel à descendre est colossale. Nous arrivons en pleine nuit au gîte, un vent glacial balaie le massif et la neige recouvre la route. Certains viennent pour le ski, nous venons pour profiter de l'étiage d'hiver. Car l'eau transformé en neige est bien mieux sur les hauteurs que dans les profondeurs de la montagne.

© sebastien lissarrague


Le vendredi matin, le soleil illumine les montagnes toutes blanches et un grand ciel bleu embelli le tableau. La journée commence bien. Nous montons dans l'un des jouets préféré de Michel, son 4x4 et nous partons pour commencer l'installation de la tyrolienne. Michel veut prendre un chemin pas encore déneigé pour rejoindre la route, j'ai à peine le temps de lui dire que c'est une mauvaise idée que nous voilà enfoncés jusqu'à la porte dans une bonne neige compacte. Les années passent et se ressemblent. Le bougre de joueur nous avait fait le coup, un peu plus loin, mais dans la boue…

© sebastien lissarrague


Bon, je passe les détails pour sortir l'engin de sa pitoyable et dégradante position, de la moutarde au nez, et du temps de perdu. Heureusement, nous gardons toujours une journée de rabe, au cas ou…!
Pour conclure, nous pensons offrir un stage de pilotage de 4x4 à Michel afin qu'il ne le plante plus régulièrement dans tous les pièges que la nature lui offre…!

© sebastien lissarrague


Néanmoins, le vendredi, Michel parvient à installer la tyrolienne pour descendre le matériel. Il a fait ça comme un pro, grace aux conseils de maître Hervé. Ce qui n'est pas simple car nous sommes plus à l'aise à manier les détendeurs et le dévidoir qu'à utiliser les cordes, poulies, nœuds et autres astuces de cordistes et spéléos. Nous commençons à acheminer quelques charges à l'entrée de la grotte, la nuit tombe et nous préférons rentrer et continuer demain.



Nous passons presque tout le samedi à descendre les bouteilles et les kits à l'entrée puis au fond de la grotte. Selon mes prévisions, nous aurions du installer les bouteilles de sécurité et la ligne de déco aujourd'hui, mais ça ne va pas être possible. Je plonge quand même pour poser deux blocs à – 30 m. Nous décidons de reporter la pointe au lundi, plutôt que de rester jusqu'à pas d'heure pour effectuer les plongées indispensables à la préparation de l'exploration.

Le dimanche, nous plongeons pour installer les relais, les bouteilles de déco et les bouteilles de sécurité. Un des membres de l'Ultimate Team of Chiottte Cave Diver que nous sommes, doit partir pour effectuer le ménage dans le \"puits\" où trop de fils menacent le plongeur. Je préfère garder son nom dans l'anonymat, vous aller comprendre pourquoi dans quelques instants. Equipé de ces deux 20 litres remplis d'un savant mélange ternaire et après une longue et minutieuse préparation, il est le premier à s'immerger pour effectuer sa mission. En plus de son bi dorsal, il part avec deux petites bouteilles pour la déco. Les glouglous des bulles s'atténuent mais ne disparaissent pas totalement. Après une dizaine de minutes notre Utimate revient rouge comme un poisson japonais, soufflant et haletant comme un bouc en rut. Il vient de passer dix minutes coincé dans la faille à – 6 m. Mais je ne m'attarde pas sur cet épisode rocambolesque, il se chargera lui-même de décrire sa mésaventure. Nous parvenons tout de même au bout de nos peines et à la fin de la journée, toutes les bouteilles sont en place. Demain sera le jour !

Je ne peux pas dire que je passe un très bonne nuit. Je pense aux 36 000 choses que je devrais faire demain, aux derniers petits bricolages. Je refais dix fois la plongée dans ma tête. Si tout se passe bien j'ai prévu de descendre au moins à – 100 mètres, avec un dérapage possible à 110. Je descend en premier dans la grotte et je commence à me préparer. \"Aujourd'hui, c'est le jour…!\" Nous refaisons une fois encore le déroulement de la plongée et des plongées d'assistances.

© sebastien lissarrague



Je pars pour \"l'aventure\", pressé de reprendre l'histoire, là où je l'avais laissée l'année dernière. En dix minutes je suis à – 30 m où je commence le nettoyage dans le \"puits\" du vieux fil. Je prends un premier relais à – 35 et un second à – 42 m. Je perds du temps à remplir le dévidoir mais j'en gagne sans doute à nettoyer cet ennemi intime qui tôt ou tard m'aurait attrapé dans le dos. Je descends à – 57 à l'entrée du laminoir. Je passe sans trop de problème le rétrécissement, encombré que je suis de mes quatre 20 litres, de ma 4 litres d'air pour l'équilibrage et de tout le reste.

© sebastien lissarrague


Je rentre dans le laminoir et il ne s'est pas élargi depuis l'année dernière. Le bougre ! Impossible de redresser la tête, la bouteille d'air se coince partout. Je pousse, je tire, je racle, je me calme pour ne pas givrer, l'eau est quand même à 7°. Ca cogne de partout, ça résonne fort, le métal contre la pierre, les bulles qui explosent si prêt de la tête. Bon, tant bien que mal je sors de cet enfer, après 30 bons mètres de ramping. Et dire qu'il faudra repasser par là pour ressortir…! Y a pas à dire, il faut quand même avoir un grain pour venir là dedans.

Je sors dans la galerie, j'ai l'impression de respirer à nouveau, de retrouver ma liberté. Je suis mon fil et je descend vers le terminus 2004. Les derniers mètres de fil se sont décrochés, arrachés par la violence du courant, sans doute. J'arrive au bout du fil, je sors mon dévidoir et je \"raboute\" le fil neuf au \"vieux\" fil. L'année dernière, je m'étais arrêté à – 81 mètres, aujourd'hui, mon ordinateur me donne 78 mètres. Les niveau d'eau sont plus bas et voici la différence, tant mieux ce sera toujours moins de paliers à faire. Je dévide trois mètres et je me retrouve face à un rétrécissement.

L'année dernière j'avais ressenti les mêmes phénomènes d'attirance. J'avais mis ça sur le compte du stress, d'une mauvaise flottabilité. Mais cette année, je suis parfaitement équilibré, j'ai les idées super claires et si je ne me tiens pas je me sens partir vers ce trou noir. D'ailleurs les bulles s'y engouffrent, tout comme les particules et des nyphragus volants à vitesse supersonique. C'est beau le vol du nyphargus dans la nuit minérale…!

Mon petit ange rouge casqué me dit d'y aller, mon petit ange blanc casqué me dit de me tirer de là en vitesse. J'hésite car l'envie de découvrir la suite est démesurée même. Les efforts déployés pour venir plonger ici sont immenses et l'envie \"d'amortir\" le déplacement est forte. Mais cet avaloir à bébêtes ne me dit rien qui vaille et prudemment, je recule de quelques mètres. Je me pose un peu plus loin et je contemple cette bouche de l'enfer. J'ai connu pire courant, je passe, c'est certain. Je devrais ressortir mais je n'en suis pas certain et à – 81 mètres en face de ce trou noir, cette incertitude ne me plait pas du tout.
Je repars en sens inverse dans l'espoir de trouver une autre galerie, mais je butte dans un cul de sac argileux, je regarde au plafond, mais il est désespérément lisse. La visibilité disparaît, je tourne cinq minutes, un peu partout mais je ne vois rien de significatif. Je retourne vers le terminus et devant la suite béante, sombre et aspirante du siphon. D'autres nyphargus continuent de disparaître dans l'inconnu, eux peuvent s'embarquer dans ce voyage mais je ne le sens pas du tout.

La mort dans l'âme, presque en colère, je coupe mon fil et je décide de remonter. Encore une fois, Sous Balme nous joue un tour bien à elle. Mais bon, je n'avais qu'à être plus perspicace l'année dernière. Je rentre à nouveau dans le laminoir, la visibilité est meilleure que l'année dernière, pas merveilleux mais je vois quelque chose. Je peine à sortir avec mes quatre vingt litres et ma quatre litres, mais je finis par me libérer du rétrécissement. Je remonte, la plongée est terminée, la décompression commence. La visibilité dans le puits est bonne, l'année dernière, je ne parvenais même pas à lire les instruments.

Je suis en retard sur le programme annoncé. J'ai perdu tellement de temps lors des deux passages du laminoir…! Je ne vois personne au rendez vous fixé à – 40 m. Je me dis qu'ils doivent s'inquiéter de ne pas m'avoir vu mais en fait, ils s'inquiètent eux de ne pas être au rendez-vous. Le plongeur est parti super en retard et il s'est à nouveau coincé à – 6 mètres. L'un comme l'autre, nous avons manqué le rendez-vous initial.

Dès la remontée, j'ai ressenti les classiques nausées qui me tiraillent fréquemment. Ca ne m'était plus arrivé depuis quelques mois, mais là je sentais la sauce monter. A moins 15 mètres, les spasmes me secouent et c'est reparti pour la gerbouille subaquatique. Mais comme un plongeur averti en vaut deux, j'ai fait léger au petit déjeuner. Alors l'affaire est vite réglée. Je remonte lentement et j'arrive dans la phase terminale des paliers.

J'ai enfin de la visite, mais dans la partie la plus étroite du siphon. Pas facile de communiquer dans ces conditions. Les spasmes recommencent et une nouvelle attaque me secoue des pieds à la tête. Il faut vraiment aimer ça pour supporter de telles cochonneries. A partir de maintenant le siphon devient sur fréquenté, les copains effectuent des allers et retour pour remonter les bouteilles. Ils font le ménage dans la galerie. J'ai laissé des blocs à partir de 45 m. Ils passent en dessous de moi et les bulles me secouent de partout.

Les paliers s'achèvent et toujours la gueule de travers, je décide de sortir. Je sens un forcené me pousser au cul, c'est Serge, le \"Nettoyeur\" qui me pousse avec sa grappe de bouteilles. Pas moyen de palmer tranquille. J'émerge enfin et il règne une agitation diabolique à la surface. Des blocs traînent partout à la sortie du siphon, les instructions fusent pour briefer les plongeurs nettoyeurs. Attaqué sauvagement par la nicotine qui stagne à la surface de l'eau, je me refais une petite séance de glouglous intestinaux. Il parait que j'ai une sale gueule à ce moment là. Tu m'étonnes, trois heures dans une eau à 7°, une petite plonge à – 81, des reflux gastriques violent comme une gastro vicieuse. Pas de quoi danser la gigue.



Je retrouve les copains et ça fait du bien. Une fois mes troubles terminés, je raconte ma plongée et je décris cette saleté d'avaloir dans lequel je n'ai pas eu envi de disparaître. Y a pas à dire, une belle plongée, mais une plongée de merde quand même !

A priori Sous Balme, c'est fini. Tout du moins dans cette configuration. Nous reviendrons peut être, mais en recycleur et donc en configuration légère. Car hormis cet aval dans lequel je n'ai aucune confiance, il reste encore quelques espoirs dans des parties annexes du siphons. Il serait intéressant d'effectuer un lâcher de fluorescéine afin de savoir où l'eau ressort.

Je retrouve le fond de la grotte et je commence à reconditionner les kits pour la remontée. Les derniers plongeurs finissent de sortir les bouteilles et les premiers kits remontent doucement.

Le lendemain, nous mettons le réveil à 7 heure pour être de bonheur à la grotte. Nous sortons tout le matériel en une heure et demie. Jusqu'à là, tout va bien. Mais nous perdons beaucoup de temps à installer la corde et les renvois de poulies qui nous permettent de tout remonter grace à la voiture. A la force de nos petits bras, nous y serions encore. Nous finissons à 22 heures, lessivés pour certains. Nous retournons au gîte. Nous devons faire le tri du matériel, répartir les charges dans les voitures, dîner, nettoyer la maison. Nous prenons la route à minuit passé. Un vrai cauchemar. De plus en plus barge.

© sebastien lissarrague


Nous sommes parti pour rouler toute la nuit et pas moyen d'y échapper, nous travaillons tous demain. Nous arrivons chez nous à l'heure habituel du réveil. Le temps de prendre une douche et un bon petit déjeuner et me revoilà dans le RER pour aller au travail. Transition brutale entre la vie de nos rêves et la vie quotidienne, un peu moins exaltante.

Mais l'aventure ne se termine pas tout à fait ici. Grace à la station hydrologique de Chezery, nous connaissons le débit précis, heure par heure de la Valserine, la rivière qui coule en bas des gorges. Lors de ma plongée, le niveau du siphon a encore baissé d'une manière significative, un bruit de succion a accompagné la baisse de l'eau. Au même moment, le débit de la Valserine chutait brutalement. Il passait de 1.3 m3/sc à 1.2 m3/sc.

La coïncidence me parait surprenante et l'interaction entre le changement de débit de la rivière, la baisse du niveau d'eau dans la grotte, le courrant au fond est fort probable. Au regard des courbes de débits, je pense que les variations de débits et de niveaux dans la grotte sont dues aux phases de dégel diurne et aux phases de gel nocturne. L'eau libérée par la fonte des neiges s'écoulent à travers le calcaire et dans les gorges. Les débits hauts correspondent à la fonte et les débits bas correspondent au gel.

J'ai donc du m'arrêter à un endroit ou plusieurs arrivées d'eau se rejoignent. Le siphon (trop plein de crue) étant bien un regard sur un réseau noyé profond.

Néanmoins, au delà de ces observations pseudo scientifiques, je m'interroge encore sur cette vidange de siphon. Qui a tiré la chasse d'eau alors qu'il y avait un plongeur dedans ?



Bulles Maniacs était composé de :

- Serge Cesarano dit le Nettoyeur. Y a pas plus rapide pour vider un siphon de toutes ses bouteilles que Serge. Tas d'ailleurs intérêt à te pousser, sinon c'est lui qui le fait.
- Hervé Cordier, le nouveau roi de l'étroiture. Nouveau spécialiste mondial de la plongée pas profonde au ternaire.
- Michel Dessenne dit Ronchon, \"the King of the 4x4\". Qui n'aime plonger que sous pression, dans l'urgence, avec 5 blocs en collier autour du coup.
- Sébastien Lissarrague dit Sébasto. Le \"ti nouveau\" qui nous a donné un coup de main royal aussi bien sur terre, sous terre que sous l'eau.
- Ben Soucheleau derrière la caméra et plus encore car il nous a donné la main pour nous aider à porter nos \"gueuses\".
- Pe Deseigne dit Humiliator ou petit ours brun selon sa coupe de cheveu.



Nous remercions infiniment :

Les Cordistes Parisiens et son président Hervé Boutin qui nous a prêté le matériel indispensable à la réalisation de la tyrolienne.
Le club (FFS) ESD Spéléo de Damarys les Lys qui nous a prêté cordes et baudriers pour équiper tout le monde.
Le club (FFESSM) de plongée Latoniccia pour le prêt de matériel de plongée complémentaire.


Pour ma part, je remercie infiniment Serge, Hervé, Michel, Sébastien et Ben de s'être associé pour partager cette \"aventure\" avec moi. Bien que consentants, ils n'en ont pas moins le mérite de s'user à ce genre de projets.






Quelques informations techniques…!

Pour la pointe :
Relais 1 – 12 litres de N 30
Relais 2 – 20 litres de T 14/59
Relais 3 – 20 litres de T 11/63
Blocs Fond – 2 x 20 litres de T 11/63
Equilibrage – 4 litres d'Air.

Pour la déco :
Relais 2 – 20 litres de T 14/59
Déco 1 – 12 litres de N 30
Déco 2 – 10 litres de N 40
Déco 3 – 10 litres de N 60
Déco 4 – 07 litres de N 80
Déco 5 – 04 litres d'O2 + recycleur.

Pour la sécurité :
Sécu 1 – 12 litres de N 30
Sécu 2 – 10 litres de N 40
Sécu 3 – 10 litres de N 60
Sécu 4 – 18 litres et 12 litres d'O2
Trois 6 litres d'Oxy en surface.

Pour les autres plongées :
2 x 20 litres
2 x 12 litres
2 x 6 litres
4 x 7 litres
4 x 9 litres



Divers :
- une trentaine de détendeurs.
- 4 batteries pour le chauffage (Gilet chauffant en polaire + prise Airtess)
- Pochette Paliers avec livre, plaquette, nourriture (lait concentré et crème de marron).
- Pochette Secours (toujours avec moi) : cyalum, couverture de survie, tablettes chauffantes, tables de secours, tablette et crayon.


Pour transporter tout ça :
15 kits et sherpa.


Pour se déplacer et pour descendre à la grotte :
6 équipements complets de sépléo.
Des dizaines de mousquetons.
Une dizaine de poulies.
De nombreuses poignées et descendeurs.
Des cordes ( 80m. 50 m. 60 m. etc….)


Et ça pèse combien, tout ça ? Bah pas loin de 800 kilos.
Vivement le recycleur.

© sebastien lissarrague


La Décompression :
Calculée avec GAP et comparée avec V Planner (beaucoup moins sévère, 15 % de paliers en moins sur le même profil…!)
PP O2 de 1.4 pour la progression et PP O2 de 1.6 pour la décompression.

La plongée s'est déroulé ainsi :











Le passage de 56 à 70 correspond à peu de chose prés au franchissement du laminoir.
Je suis parti sur la table 81 m et 40', en considérant que malgré une remontée assez lente et un temps assez long passé dans le laminoir et à franchir l'étroiture (à la sortie du laminoir) j'étais en phase de décompression. En sachant aussi que le conservatisme élevé de la table me garantissait à priori une marge de manœuvre confortable.




Tables pour Trimix 11/65 . Grotte de Sous Balme. Février 2005 . GAP . GF 15/70











Pierre Eric Deseigne pour Bulles Maniacs. Février 2005.



© BullesManiacs 2002