EAU DE LA

Sujet : Parutions
Date : 29 Septembre 2002

Imaginez le plaisir immense, la joie incommensurable de la mise à l’eau. Après des efforts plus ou moins intenses et prolongés afin d’amener notre matériel au bord du siphon, nous devons ensuite nous équiper. Nous enfilons nos combinaisons, nous accrochons nos bouteilles, parfois cent kilos de matériel nous écrase. Quelle folie !
Alors quel délice de s’allonger dans le liquide, il nous libère de cette pesanteur. Et notre voyage débute réellement. Nous évoluons alors dans les trois dimensions. Notre corps se délecte de toutes ces sensations. Enveloppé par cette eau tant désirée, nous mélangeons nos molécules en un seul élément.

Souvent limpide, notre esprit se réjouie alors de cette pureté. Le regard porte loin, nos phares puissants illuminent la grotte noyée. Nous glissons dans l’extase et dans l’ivresse des moments intenses. Mais selon la saison ou selon les pluies ou selon les endroits tout simplement, la visibilité peut se réduire considérablement voir disparaître totalement. Alors quel plaisir me direz vous ? Ben….Malgré tout, il demeure, différant mais toujours présent. Les sensations, l’amour de l’eau, de la découverte occultent cette cécité momentanée.

Une autre perception nous engloutie sans retenue. L’eau caresse notre corps, du moins dans les pays chauds, directement. Sinon, les combinaisons étanches nous protègent du froid mais nous écartent de notre élément favori. Nous perdons de ce contact charnel mais nous gagnons tellement en confort. C’est un peu comme si nous plongions en pyjama.

Ce liquide se déplace, la plus part du temps. Il rejoins la surface après un voyage souterrain plus ou moins long. Des dizaines d’années, voir plus encore. L’eau a son histoire. Et nous avançons le plus souvent face à ce courant puissant. Il s’accroît vivement lors des pluies ou dès que la galerie se rétrécie. Le fameux effet Venturi. Et parfois même, il nous interdit l’accès aux galeries. C’est la crue et l’eau ne nous sert plus qu’à noyer notre désappointement et un «jaune » au bistrot du coin pour se consoler des caprices de la météo. Mais lorsque tout va bien, au retour, il nous pousse et il nous soulage parfois du palmage.
Car comme vous le savez sans doute, nous plongeons dans des «sources », dans ces lieux même où l’eau sort, émerge, résurge des profondeurs de la terre. Nous pénétrons la galerie et nous avançons à contre courant. Nous remontons le cours de la rivière souterraine. Alors, avec notre fardeau sur le dos, nos deux petites palmes nous offrent bien peu de force pour «affronter » cet élément. (D’où l’intérêt d’un propulseur subaquatique) Tout va bien si l'eau s'écoule avec un débit normal. Mais la pluie, un orage, un rétrécissement de la galerie et nous voici confronté à une sorte d’obstacle invisible et parfois insurmontable. Mais la souffrance de l’aller est dissipée par la facilité du retour. Car l’opposé se transforme en allié et alors, il nous pousse avec l’aisance d’une feuille morte.
Il existe un cas particulier. Si l’eau sort des sous-sols, elle y pénètre bien quelque part. Elle s’y perd ! Là encore avec plus ou moins de force, de violence, de fougue. Alors, parfois et dans certaines conditions uniquement, nous nous aventurons dans ces «pertes». Car vous l’avez déjà compris, l’effort et la problématique s’inverse complètement. Facile à l’aller, difficile au retour. Si le débit s’accroît ou si vous avez sous estimé sa force, un mauvais calcul d’autonomie et vous voilà donc confronté à de sérieux problème. Une sorte de voyage sans retour. Nous évitons !




Cette eau si capricieuse mafois nous émerveille souvent par sa variété. Car dans chaque siphon, l’eau offre des couleurs différentes. Son contact avec la roche la teinte des couleurs de la terre. Certaines vasques turquoise brillent comme des joyaux fabuleux. Nous franchissons parfois une première couche laiteuse, organique ou minérale. Nous glissons dessous et ce nuage dissimule des trésors limpides.

L’eau, un peu comme en mer est notre meilleure amie. Merveilleuse, extraordinaire, elle nous comble de bonheur et de plaisir. Mais très vite elle peut devenir notre pire ennemi. Nous ne devrions jamais oublier cette «perfidie ». La pression tout d’abord et surtout ses variations si fréquentes en siphon sollicitent notre organisme. Car ici, sous terre, nous ne maîtrisons pas notre niveau d’immersion. La galerie nous l’impose et nous évoluons aux grès de ses caprices géologiques. De plus cette visibilité si agréable peut s’anéantir en trois secondes, en une expiration. Et l’argile nous transforme en aveugle. Alors perdu dans les entrailles de la planète, nous remercions Ariane, une bonne copine de tous les spéléos, pour son fil si bien tendu… Les doigts se resserrent un peu et pour rien au monde nous relâcherons notre étreinte.

Mais malgré ces risques omniprésents et bien réels, nous évoluons avec le plus grand bonheur dans cet élément si familier. Loin de nous y confronter, nous nous diluons dans cette eau merveilleuse. Elle sculpte la roche et elle parvient même à soulever les galets. Ils virevoltent parfois comme des feuilles mortes agitées par la force invisible.
L’eau nous rafraîchit en été. Mais la plus part du temps, comme en mer, elle nous refroidit. Oui elle nous transformerait en glaçon. Mais pour cela, la combinaison étanche, nous protège de ces températures trop basses. Moins aquatique, mais bien logé dans notre petit nid douillet, nous pouvons rester plusieurs heures dans notre liquide préféré, sans craindre de ressembler à Mr Freeze. Ainsi protégé, nous ne craignons plus de nous immerger même en plein hiver. Oui, oui. Pendant que vous regardez vos films de la mer rouge, nous barbotons dans les marres de nos campagnes silencieuses et gelées. Ni voyez là aucun masochisme ou déformation cérébrale, aucune souffrance nous tiraille. Nous bullons par pur plaisir. De plus dans de nombreuses sources la température demeure constante entre onze et treize degrés. Certaines, plus en altitude, descendent parfois vers le zéro degrés en hiver, mais là encore, les épaisses couches de sous vêtements polaires nous protègent efficacement du froid.

Enfin, vous avez tous remarqué le changement sonore. L’eau perturbe nos perceptions auditives. Les bulles remontent à la surface et selon les profondeurs le chemin à parcourir est plus ou moins long. Sous terre, la surface de contact se situe parfois à une portée de main. Et loin du monde du silence, nous évoluons dans un tintamarre de gamelles. Elles éclatent sur la roche. Elles glissent sur les surfaces planes, elles rebondissent sur les aspérités, elles se perdent dans les failles. Les bulles ressemblent à des fraguements de mercure renversés par mégarde. Souvent elles provoquent un vacarme de tout les diables. Leur bruit se propage longtemps et les poches creuses ressemblent à des tambours. Des raisonnements caverneux parviennent à nos oreilles. Loin de nous affoler, nous écoutons cette musique minérale avec curiosité. Selon le bruit perçu nous discernons les vides ou les pleins au-dessus de nos têtes. Avec la profondeur et la narcose, les musiques se transforment en sonorités expérimentales, sorte de symphonie du temps présent. Et l’eau si conductrice amplifie ces sons mystérieux et elle accroît encore la magie de ces plongées sous les pâquerettes.

Mais malheureusement, toute cette beauté minérale et aquatique peut être contaminée par une maladie parfois invisible. Le calcaire ressemble à une passoire, épaisse, mais fissurée et trouée de toutes parts. L’eau y passe à « grande vitesse » à l’inverse d’autres sols plus compacts où elle peut y séjourner des siècles. Donc l’eau prend le temps d’user, de dissoudre le calcaire mais elle n’y abandonne pas les « passagers clandestins ». Les nitrates, les pesticides, insecticides et autres effluents récoltés en surface se glissent sournoisement dans l’eau. Aucun filtre ne les arrête et ils réapparaissent plus bas, à la sortie. Bien que belle et souvent limpide, l’eau de source n’en est pas pour autant fréquentable ou buvable. Bien évidemment la méfiance s’impose et la connaissance des activités humaines, là haut, en surface, permet de « sentir » l’étendue des dégâts.

D’autre part, les « anciens » plongeurs spéléos (et oui, ça existe… !) semblent constater une dégradation régulière de la qualité de l’eau, qualité visuelle et esthétique… ! Qui a dit que nous étions des brutes sans sentiments ? La turbidité croissante des eaux souterraines doit certainement être liée à l’explosion des activités humaines (agriculture, voitures, industrie, déforestation…) Il nous reste à regretter les temps passés et à rêver d’une époque future plus propre… Car qu’il soit dit haut et fort, nous plongeons aussi et surtout pour nous décoller la rétine, pour nous envoyer en l’air (sous terre plutôt…), pour nous shooter à grands coups de visions extraordinaires et surréalistes.

Voici en quelques mots la retranscription maladroite des sensations et des perceptions provoquées par l’eau souterraine. Il existe bien d’autres différences encore entre celle ci et l’eau de mer. Des spécificités scientifiques ou chimiques par exemple. Mais je l’avoue, une formule chimique me submerge d’ennui et d’incompréhension. Alors je glisse dans mon scaphandre et je me laisse emporter par la jouissance de l’apesanteur, par cette extase aquatique. Et je caresse du bout des doigts cette roche polie. Et au retour de cette ballade dans les veines de la terre, la faible lueur bleutée du jour se répand. J’éteins les phares, je me pose sur le fond, je retiens ma respiration. Le bruit des dernières bulles s’éloigne lentement. Main posée sur le fil, je contemple la bouche béante. Elle se découpe et la lueur féerique pénètre doucement dans les premiers mètres de ce monde si mal connu. Le ciel glisse un peu dans l’abîme et je contemple cette intrusion. J’avance à nouveau et le halo bleuté prend de plus en plus de force. La lumière plus vive éblouit presque. Je retarde la sortie, pressé de savourer cette couleur si envoûtante.

Et pourtant je dois sortir. Alors très lentement, je pousse le tête hors de l’eau et je retrouve mon élément naturel. Je reste encore dans cette eau si agréable. Je me délecte de ces derniers instants de bonheur, car comme à chaque fois, la pesanteur m’attend. Je trempe mon visage dans l’eau fraîche pour conserver une trace plus durable. Je m’arrache à cette légèreté et je sombre à nouveau dans la gravité, le poids de l’équipement écrase mon corps. Et les jours un peu gris, je repense à cette image bleutée et apaisante. Et durant une poignée de secondes, je rejoins l’eau douce de la terre, notre quatrième dimension.



© BullesManiacs 2002