La plongée spéléo ou plongée souterraine, késaco ? Tous les plongeurs en ont entendu parler au moins une fois. Et pas forcement de manière élogieuse ! L’évocation de ce genre de pratique et de plongée pour le plongeur normal ou plongeur mer, lui dresse la plus part du temps, les poils sur la peau. Au sens premier du terme, il est possible de dire : « La plongée spéléo consiste à s’immerger dans de l’eau (douce ou salée), elle-même prisonnière d’un conduit plus ou moins long et plus ou moins profond ». Pour d’autre, cela ressemble plus à ceci : « Vivre c’est être en danger de mort, plonger en siphon, c’est vivre intensément ». Petite phrase de Jochen Hasenmayer, véritable légende dans le milieu.
Chacun peut ainsi d’apporter sans fin d’autres définitions ou qualificatifs. Ils ou elles reflètent une sensibilité personnelle. Car à mon sens et selon ma propre vision des choses (stricto personnelle), il s’agit surtout d’une affaire de sentiments et de sensations. Non pas sensations au sens spectaculaire et « adrénalinien » du terme mais plus au niveau du plaisir des sens. Nous verrons plus loin en quoi nos capteurs peuvent être flattés par des pérégrinations souterraines. Mais une question me vient à l’esprit : Est-on d’abord plongeur ou d’abord spéléo ? Et bien peu importe ! Chacun ses affinités, ses préférences, à chacun sa voie et ses origines. Pour ma part, je reste avant et plus que tout un plongeur. Et rien ne me procure plus de plaisir qu’une bonne plongée sous terre. Mais je tire une immense joie à crapahuter pendant des heures sous terre dans le seul et unique but de trouver l’eau. Ah l’eau, le siphon ! Rien que de vous en parler, ma peau me picote, mon sang bouillonne ! Souvent les non initiés nous posent la même question : Mais qu’est ce qu’il y a à voir là dessous ? Et que puis-je répondre ? Si ce n’est : Rien !
Car pour un plongeur habitué à Ras Mohamed ou à la Barge aux congres, nous évoluons dans un désert minéral, froid, sans lumière et parfois même, sans visibilité. Mais si j’écoute mes sens, ils me racontent une toute autre histoire. Et pour moi, c’est la plus belle ! Et ils me parlent d’eau cristalline, de paysages minéraux exceptionnels. De lieux purs et dignes des plus grands sites de notre planète. Lieux d’autant plus émouvant que pour les atteindre, nous devons souvent suer sang et eau. Mais ensuite, quelle récompense ! Mes sens réclament aussi la recherche et la découverte d’endroits vierges, jamais vus et ni fréquentés par l_homme. Et le plaisir de traverser ces lieux ne vient pas de l’orgueil ou de la gloriole de ce genre d_actions, mais bien plus de l’illusion grisante de la découverte. De ce plaisir tant de fois ressenti enfant et à nouveau retrouvé des années plus tard. Il est difficile d’expliquer cette fébrilité. Elle doit être en tous points commune aux découvreurs d’épaves.
Qu’y voir d’autre à part les beautés minérales ? De la vie ! Et oui, ces galeries ne sont pas totalement inhabitées. Bon, rien de comparable avec les barrières coralliennes, véritables HLM à poissons ou autoroutes un soir de départ en vacances. Ici, la vie ne s’exhibe pas, discrète et parcimonieuse elle n’en reste pas moins présente. Les types d’habitants varient selon les cavités et les régions. Nous croisons souvent des crustacés, dont le célèbre Nymphargus. Des poissons, même, habitent les résurgences et s’enfoncent parfois assez profondément dans les galeries. D’autres animaux s’installent, des anguilles parfois, des écrevisses et en Slovénie l’exceptionnel Prothée. Petite créature adorable à laquelle nous vous présenterons un jour. Qui a parlé de désert ?
Une autre sensation, plus pesante celle là, nous accapare. Elle apparaît lors de nos passages aériens ou le trop lourd matériel nous écrase et accentue d’une manière monstrueuse la gravité. Et pourquoi tout cet équipement ? Quel fardeau ! Pourquoi ? Et bien, vous ne montez pas sur l’Héverest en espadrilles, vous ne traverser pas la jungle avec un couteau Suisse, vous ne plongez pas sur le Togo avec 4 un litres. La mise en œuvre, assez encombrante de tout ce fatras de bouteilles, de détendeurs, d‘éclairages et autres pacotilles, représente notre garantie sécurité. Une sorte d’assurance vie, un billet aller/retour. Sans quoi cela ressemble plus au saut à l’élastique accroché à des bretelles ! Mais soyons honnête, pour mon compte, je tire un plaisir certain à tripatouiller tous ces jouets. Ils ont relégué les petites voitures au musée de mon enfance. Et les week-end, je les sors, je les démonte, je les bichonne. Vous tous, vous aimez forcément la plongée, la mer, les grands espaces, beaux et époustouflants. Nous aussi ! La majeure partie des siphons se situent dans des zones boisées, montagneuses ou champêtres et souvent assez retirées. En pleine nature. Dans le vert ! (Il existe des exceptions urbaines, plus rares.) Et là encore, l’overdose sensorielle nous frôle. Gorges, falaises, lit de rivière, porches monumentaux, au milieu des prés ou en pleine forêt, au fond d’une grotte ! Les cadres de nos lieux de plongée sont variés et beaux, ils méritent à eux seuls une visite. La plongée spéléo nous offre aussi la liberté, plaisir incommensurable. Nous plongeons seul, à deux ou trois, rarement plus. Sans s_écraser les palmes comme des sardines, sur un pont glissant et encombré. Nous plongeons quand bon nous semble, sans crainte de rater le bateau ou la marée, sans chefaillon pour nous titiller.
Enfin à chaque immersion notre esprit et notre corps rentre en tension. A chaque plongée sous terre, nous nous exposons aux même risques. Nous devons atteindre un certain seuil de vigilance et contrairement à la plongée en mer à faible profondeur, la décontraction complète n’est pas autorisée. Et nous aimons (moi c’est certain !) cette sensation d’être sur la brèche, de mettre en avant nos capacités à gérer des situations complexes. Quel contraste avec les vies de plus en plus aseptisées que nous menons. Cette tension ressemble en grande partie à celle des plongeurs profonds en mer. Là où le bi bouteilles remplace le mono douze litres et ou l’oxy est mise en place pour les paliers.
Et quelle béatitude de s’asseoir enfin libéré de tout notre harnachement et de revivre et revivre cette plongée. Les nerfs se relâchent, le corps un peu vidé de ses calories s’abandonne à la douce fatigue de l’après plongée. Les bonnes vibrations de la Terre, de l’eau et de la nature nous imprègnent. Et nous préparons déjà notre prochaine plongée, impatient de vivre à nouveau des moments intenses. Ce chapelet d_émotions nous enrichit à chaque fois un peu plus. Pénétrer les entrailles de la planète demande un engagement important mais le plaisir offert en retour récompense sans commune mesure nos efforts.
Dis moi où tu plonges et je tirais qui tu es !
Mais où plongeons-nous ? Pour simplifier, là où l’on trouve du calcaire, vous trouverez des spéléos et là où vous voyez des spéléos il y a du calcaire. A peu de chose près, nous approchons de la vérité. Donc première composante à notre activité, le Calcaire. Roche vénérée car pour nous, elle renferme notre terrain de jeu favori, dissimulé dans ses profondeurs. Mais on ne plonge pas dans le calcaire ! Pas dedans oui, mais à l’intérieur. Cette roche géniale varie d’aspect d’une grotte à l’autre ou même selon les différentes parties d’une cavité. Aspect de surface, de couleur, de formes, elles se multiplient sans fin. Ils existent certaines exceptions minérales mais elles restent de l’ordre de l’exception. (tubes de lave, galeries de craie.) Pourquoi le calcaire ressemble t il à une maison de lapin ? Pour que les plongeurs spéléos une fois le « terrier » rempli d’eau puisse y plonger. Pour notre plus grand bonheur, l’eau occupe une place prépondérante dans le fonctionnement de notre planète. Et par son cycle inhérent, par son mouvement perpétuel, elle tombe sur nos têtes et sur la surface du globe. Elle s’infiltre par-là ou elle peut et avec l’aide de la gravité, elle retourne en quelques jours ou en quelques siècles vers la mer. Lors de ce long voyage et en particulier dans les régions calcaires, elle s’immisce dans les fissures et là débute alors une sorte de corrosion gigantesque. Un travail de titan où sous deux actions l’eau devient le plus grand tunnelier de l’Univers. La roche se dissout sous un effet chimique, la composition de l’eau agresse la roche et sous un effet mécanique. Son mouvement use les parois. Les résultats de cette dissolution sont d_une part la naissance des galeries et l’argile, élément final indissoluble. Ce qui explique parfois les faibles visibilité de nos évolutions.
Donc l’eau entre en terre et bien évidemment elle en ressort, ou elle reste un certain temps. Elle verrouille ainsi des galeries aériennes, dites exondées. Débute alors notre jeu favori : la plongée sous terre. Son retour parmi nous peut s’appeler source, tout simplement. Mais ce serait trop simple et pas assez explicite. Elle ressort, mais selon ses origines, le nom d’apparition varie. Si nous connaissons ses origines, s’il s’agit d’une rivière qui réapparaît après s’être éclipsée ou d’eaux disparues après un voyage sous le ciel au préalable. Nous appelons ce phénomène, une Résurgence. Si l’eau sort après avoir été collecté à travers un massif calcaire, par infiltration et par eau de pluie, il faut alors employer le mot Exurgence. Enfin, si son débit demeure régulier, relativement constant et ceci toute l’année, elle est nommée pérenne. Si elle s’assèche ou si son débit diminue de manière excessivement prononcée elle est appelée Intermittente. Voici posées les très grandes lignes du cadre de notre activité. Le retour de l’eau à la surface se manifeste par des filets d’eau, mais aussi par de superbes vasques, sortes de piscines naturelles de dimensions et d_aspects variés. Parfois de véritable chef d’œuvre, sites idylliques, d’une poignée de centimètres ou de vingt mètres de profondeur, elles sont la zone intermédiaire entre notre monde et le monde souterrain noyé. Mais les rivières souterraines ressortent parfois directement dans le lit de rivières « normales » comme la source du Ressel dans le Célé ou la source de l’Ecluse dans l’Ardèche. Imaginez la tête des pêcheurs ou des canoës kayak lorsque nous émergeons casqué, tous phares allumés ! Voilà comment naissent les légendes. L’accès à ces vasques varient du très facile à la marche forcée. Au mieux vous garez la voiture à un mètre de la mise à l’eau. Au pire vous marchez deux heures avec tout le matériel sur le dos. Et comme nous avons besoin d’au minimum deux fois plus de matériel que pour une plongée normale, imaginez les allers et retours ! Seule solution dans ces situations difficiles, soudoyer votre beau-frère pour le convaincre d’abandonner la tonte du jardin pour venir vous donner un coup de main. Peu de sucés le plus souvent. Alors vous devez avoir de sacré bons copains ! Il existe un autre type de plongée, appelée plongée fond de trou. Dans ce cas, nous devons parcourir une certaine distance sous terre dans les galeries variées avant de trouver l’eau, le départ. Ces parcours sous terre peuvent être faciles. Mais parfois, nous grimpons, rampons ou descendons et ceci pendant assez longtemps, trois ou quatre heures ou bien plus même avant de trouver l’eau. Imaginez tirer un bloc, juste un sept litres dans une galerie ou même allongé vous passez difficilement ! Mais là je vous le concède, il faut avoir un grain..
Lors de plongée en vasque, nous ressortons parfois dans une galerie aérienne et nous devons nous désèquiper en partie ou totalement pour continuer à pieds vers le prochain siphon. Un bel exemple est Fon Del Truffe, petit joyau du Lot, galerie magnifique avec une eau limpide, peu profonde et assez sinueuse. Ici pour les plus courageux, une successions de plus de quatorze siphons se succèdent ! Alors chacun choisi son terrain de jeu favori. Certains se limitent aux vasques, ils évitent ainsi de se massacrer le dos. D’autres alternent les plaisirs et mélangent les deux. D’autres enfin, s’éclatent seulement après cinq heures de progression à quatre pattes. Là encore, chacun son plaisir. Par chance, notre pays est richement pourvu en calcaire et en cavités. Les plus fortes concentrations se trouvent dan le Lot, en Ardèche, dans l’Hérault, dans le Doubs, l’Ain, le Jura. Mais aussi en partie dans les Grandes Causses, en Haute Marne, en Côte d’Or, dans le Midi (Bouches du Rhône, Var, Alpes Maritime.) L’Europe et le reste du monde, tous les pays ou presque possèdent des réseaux plus ou moins denses. Petits ou grands, lilliputiens ou gigantesques, ils s’étalent sur une dizaine de mètres ou sur des centaines de kilomètres ! Bien évidemment il est impossible de tous vous les décrire, de tout vous énumérer. De toute façon, j’en serais bien incapable. Mais néanmoins, il est possible de parler de certaines cavités représentatives par certains aspects. J’essaierais de le faire, en espérant à chaque fois vous montrer les plus beaux, les plus singuliers aspects de notre Planète Calcaire !
La rivière invisible.
Millau connu pour ses gants, ses embouteillages et son irréductible chef paysan offre d’autres aspects pittoresques aux visiteurs curieux et avertis. De nombreuses sources parsèment les vallées de la région. Pas toutes pénétrables, certaines permettent néanmoins d’effectuer de belles plongées, comme la source du Durzon, la source de l_Espérelle ou la résurgence des Douze. Ici vous évoluez au pays des grands plateaux, des Causses, du Larzac et de ses anciens Hippies, certains toujours accrochés à cette terre austère. Une profonde vallée creusée par une rivière appelée la Jonte sépare le Causse Méjan au Nord, du Causse Noir au sud. Ces gorges magnifiques, servent de refuge à des bandes de vautours, perchés sur les hauteurs. Et la plongée dans tout cela ? Nous y arrivons ! La Jonte coule paisiblement, l’été, dans le fond rocheux de galets blancs. L’hiver, métamorphosée en torrent furieux, elle creuse la roche, elle pousse les cailloux, elle bouillonne dans un chaos d’enfer. Mais la Jonte présente deux visages, une sorte de Ying et de Yang indissociable, semblables et différents. A 3.5 kms environ après le village de Meyrueis, elle disparaît à cet endroit. (Hors période de crues.)
Si l’été, vous descendez dans le fond de la vallée, vous chercherez l’eau sans la trouver. Elle se perd dans le sol, troué de toutes parts. Vous pouvez marcher dans le lit asséché et vous ne verrez pas la rivière. Seules des flaques de ci de là subsistent. Et comme par enchantement, 7 kms plus loin, les flaques se multiplient et sur la rive droite, l’eau se met à ressortir de partout. La Jonte réapparaît ! Mais par où est elle passée ? Vous vous en doutez très certainement ! Elle s’enfonce dans la roche, dans ce Calcaire et elle s’en va pour suivre son cours mais sous nos pieds. C’est la Jonte souterraine, la rivière invisible ! Et pour notre plus grand bonheur, la résurgence dite des Douze nous accepte dans ses entrailles. Un éboulis de roche recouvert de mousse signale sur le bord de la rivière retrouvée le chemin à suivre. Un petit porche et nous y voilà. Selon les périodes de l’année, les flots écument et sortent de toute part, elle rend alors impossible l’accès au siphon. L’été en revanche, nous devons nous enfoncer dans une belle galerie, un petit tunnel bien rond de vingt mètres avant de trouver le miroir liquide. Après avoir descendu tout l’équipement au fond de la vallée, nous partons plonger les volumes souterrains de la Jonte. L’eau cristalline permet de voir loin et d’apprécier ces belles galeries, larges et silencieuses. Peu profondes, 12 mètres maxi, sinueuses et labyrinthiques, la galerie elles nous conduisent assez vite dans une zone large mais de plus en plus étroite. Nous nous enfonçons dans un cas de figure appelé le laminoir. Attention de ne pas rester coincé comme un camion trop haut sous un tunnel. Le casque, les blocs, les palmes raclent le plafond. Il est temps d’effectuer un demi-tour. Ici la roche pas encore assez usée ne s’ouvre pas suffisamment pour autoriser le passage d'un plongeur. Mais peu importe, la nature dicte ses lois. Une très belle salle permet de sortir de l’eau. Toute en longueur, assez haute, elle est décorée de belles concrétions. Sortes de sculptures naturelles, érigées par l’eau et le calcaire dissous. Nous nous rééquipons et nous repartons vers la sortie. Nous apprécions les derniers moments de fraîcheurs. Car dehors, le soleil au zénith, nous réserve deux remontées sympathiques (une pour les blocs et une pour le reste du matériel.) Voilà le prix à payer pour découvrir les merveilles et curiosités des plongées sans soleil.
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